L’engagement de l’AP-HP au Togo : un modèle de coopération hospitalière « One Health » pour la lutte contre l’antibiorésistance
La résistance aux antimicrobiens (AMR) est aujourd’hui considérée comme l’une des principales menaces pour la santé mondiale. Selon l’Organisation mondiale de la santé, elle pourrait devenir d’ici 2050 l’une des premières causes de mortalité si aucune action coordonnée n’est menée. Face à ce défi, l’approche One Health, qui articule santé humaine, santé animale et environnement, s’impose progressivement comme un cadre incontournable pour comprendre et agir sur les mécanismes de diffusion des résistances.
Le projet One Health Togo 2 (ONHETO 2) soutenu par le Projet Réseaux et Partenariats Hospitaliers, phase 4 (PRPH4) d’Expertise France, mobilise depuis plusieurs années les équipes de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) et leurs partenaires togolais. Il s’inscrit dans la continuité d’une première phase initiée en 2022 et vise à renforcer la surveillance et la prévention de l’antibiorésistance, améliorer l’hygiène hospitalière, optimiser les pratiques de prescription et mieux comprendre les usages des antibiotiques dans les systèmes de santé et les communautés.
Philippe Le Roux, Directeur adjoint de la Direction des Relations Internationales de l’AP-HP, revient sur les enjeux de cette coopération et sur l’apport de l’approche One Health.
La résistance aux antimicrobiens est aujourd’hui présentée comme une menace majeure pour la santé mondiale. Pourquoi ?
La résistance aux antimicrobiens est effectivement un enjeu majeur de santé publique, du fait d’une prescription de traitements antibiotiques large et souvent mal maîtrisée, depuis plusieurs décennies. Les maladies infectieuses et la résistance aux antibiotiques sont étroitement liées : ce sont les mêmes disciplines médicales et souvent les mêmes équipes qui travaillent sur ces questions.
Ce qui est particulièrement préoccupant aujourd’hui, c’est que nous observons une augmentation du nombre d’infections pour lesquelles les antibiotiques deviennent inefficaces. De plus en plus de patients meurent parce qu’aucun traitement ne permet plus de lutter contre les bactéries responsables de leur infection.
C’est ce que j’appelle un fléau silencieux. Contrairement à certaines crises sanitaires très visibles, la résistance aux antimicrobiens progresse de manière plus diffuse, mais avec des conséquences potentiellement considérables. De plus, elle ne connaît pas de frontières et constitue donc un problème mondial. Si rien n’est fait, elle pourrait devenir l’une des principales causes de mortalité mondiale dans les prochaines décennies.
Pourquoi l’approche One Health est-elle particulièrement pertinente pour répondre à ce défi ?
Pendant longtemps, les problématiques de santé ont été abordées de manière sectorielle : la santé humaine d’un côté, la santé animale de l’autre, et l’environnement encore ailleurs. L’approche One Health permet précisément de dépasser cette logique en silos en analysant les interactions entre ces différents domaines, ce qui nécessite la mise en place d’une équipe-projet pluridisciplinaire associant des compétences en santé humaine et en santé animale.
Dans le cas de l’antibiorésistance, ces interactions sont particulièrement importantes. Le projet ONHETO s’appuie par exemple sur une enquête de prévalence et des analyses microbiologiques visant à comprendre la circulation des bactéries multirésistantes entre l’homme et l’animal, en lien notamment avec les pratiques d’élevage. Les premiers résultats ont déjà montré l’existence de souches communes, ce qui confirme l’importance d’une approche intégrée.
Parallèlement, le projet mobilise des travaux anthropologiques pour mieux comprendre les usages des antibiotiques dans les élevages et dans les communautés. L’objectif est d’identifier les pratiques sociales ou économiques qui peuvent favoriser la diffusion de résistances et d’adapter les stratégies de prévention en conséquence.
Cette approche croisée entre microbiologie, santé animale et sciences sociales est au cœur de la démarche One Health.



Comment le projet One Health Togo s’inscrit-il dans cette dynamique ?
La coopération entre l’AP-HP et le Togo remonte à une quinzaine d’années. Elle a été initiée dans le domaine de l’obstétrique puis autour des maladies infectieuses et de l’infectiologie. Au fil du temps, des relations professionnelles et humaines très fortes se sont construites avec nos partenaires togolais, à travers des missions de terrain, des échanges réguliers entre équipes médicales et des formations croisées. Plusieurs responsables hospitaliers togolais ont également été formés au sein de l’AP-HP.
C’est dans ce contexte qu’a été lancée la première phase du projet One Health Togo en 2022, qui associe santé humaine et santé animale afin de mieux comprendre les mécanismes de diffusion de l’antibiorésistance. Le programme mobilise ainsi hôpitaux, laboratoires, acteurs de la santé animale et institutions sanitaires togolaises autour d’une stratégie commune.
Dans la continuité de cette première phase, le projet a ensuite été prolongé dans le cadre du programme PRPH4. Cette nouvelle étape vise à consolider les acquis du projet initial, notamment en poursuivant les travaux scientifiques sur la circulation des bactéries multirésistantes, en diffusant les outils d’aide à la prescription antibiotique et en renforçant les actions de formation et d’hygiène hospitalière.
Quels résultats concrets ont déjà été obtenus dans le cadre du projet ?
Plusieurs actions importantes ont été menées. Tout d’abord, une enquête de prévalence a été réalisée dans différents services hospitaliers afin d’identifier la circulation de bactéries multirésistantes. Les premiers résultats ont mis en évidence des niveaux particulièrement élevés de résistance aux antibiotiques, atteignant dans certains services hospitaliers plus de 60 % et près de 90 % en réanimation. Ces travaux se poursuivent aujourd’hui avec des analyses microbiologiques approfondies, notamment sur le plan génétique.
Nous avons également élaboré deux guides d’antibiothérapie, l’un pour les adultes et l’autre pour la pédiatrie, afin d’améliorer les pratiques de prescription. Leur diffusion contribue à harmoniser les pratiques médicales et à renforcer la qualité des soins, avec des perspectives d’utilisation davantage interactive et de digitalisation pour en faciliter l’usage au quotidien.
Par ailleurs, un travail important a été mené sur l’hygiène hospitalière, avec des formations destinées aux équipes locales. Un exemple concret est la mise en place de la production locale de solutions hydroalcooliques dans les CHU de Lomé, ce qui permet d’assurer un approvisionnement durable et de réduire les coûts. Or l’hygiène des mains reste l’un des moyens les plus efficaces pour prévenir les infections.
Le projet comporte aussi une dimension sociologique. Pourquoi est-ce important ?
La lutte contre l’antibiorésistance ne peut pas être abordée uniquement sous l’angle médical et soignant. Elle implique aussi de comprendre les pratiques sociales et les contextes dans lesquels les antibiotiques sont utilisés.
Dans de nombreux contextes, les antibiotiques circulent en effet bien au-delà du système de santé formel : ils peuvent être utilisés en automédication, partagés au sein des familles ou achetés directement en dehors des circuits médicaux.
Dans certains marchés, il est ainsi possible de se procurer des antibiotiques à très bas prix, parfois sur des étals où se vendent également des produits alimentaires. Le problème est que ces médicaments ne sont pas toujours authentiques : il peut s’agir de médicaments falsifiés ou de qualité altérée. Ils n’ont alors pas les propriétés attendues, ce qui favorise l’apparition de résistances et peut même représenter un risque direct pour les patients.
Dans le cadre du projet, une approche anthropologique a donc été développée afin d’analyser les usages des antibiotiques dans les communautés, dans les structures de soins et dans les systèmes d’élevage, ainsi que les interactions quotidiennes entre humains et animaux. L’objectif est de mieux comprendre les mécanismes qui favorisent la transmission de bactéries multirésistantes et d’identifier des leviers d’action adaptés aux réalités locales.
Que retirent les équipes françaises de cette coopération ?
Ces coopérations sont toujours extrêmement enrichissantes. Sur le plan scientifique, les travaux menés dans le cadre du projet contribuent à améliorer la connaissance de la circulation des bactéries résistantes. Les résultats des analyses microbiologiques que nous conduisons ont une portée qui dépasse le seul cadre du Togo et peuvent bénéficier à la santé publique mondiale.
Mais il y a aussi une dimension humaine très forte. Nos partenaires togolais sont extrêmement engagés dans ces projets et très attachés à faire progresser les pratiques de santé publique dans leur pays. Les équipes de l’AP-HP sont confrontées à des contextes différents et difficiles et doivent faire preuve d’adaptation et de pédagogie. Elles sont bien sûr valorisées dans leurs compétences.
Ces échanges sont précieux et rappellent que la coopération internationale repose avant tout sur des relations de confiance et de partenariat.


À l’approche du sommet One Health, quel message souhaitez-vous faire passer ?
L’approche One Health représente un véritable progrès dans la manière de penser les enjeux de santé publique. Aujourd’hui, il est clair que les problématiques sanitaires ne peuvent plus être abordées de manière isolée. Elles nécessitent des approches globales et des coopérations internationales solides et pour construire des solutions durables.
Le fait que ces questions soient désormais portées au plus haut niveau politique est un signal très encourageant. Cela montre que les États prennent conscience de l’importance de ces enjeux et de la nécessité d’agir collectivement.
Les contributeurs du projet One Health Togo 2
Le projet s’appuie sur une équipe pluridisciplinaire mobilisant des expertises en santé humaine, santé animale et sciences sociales, dans la continuité d’une coopération hospitalière ancienne au Togo.
Santé humaine
Le projet est porté par l’AP-HP, avec notamment l’implication de Philippe Le Roux (direction du projet), Dominique Salmon, Gilles Brücker, Laurence Armand-Lefèvre, Alexandre Bleibtreu, Léonie Meyer, Magalie Bayle, Pierre De Truchis et Awa Touré, ainsi que Sophie-Charlotte Bouvier (Expertise France, coordination One Health Togo 1).
Santé animale
Les travaux en santé animale associent notamment le CIRAD et l’ANSES, avec la participation de Madera Bodombossou, Eric Cardinale et Jean-Yves Madec.
Anthropologie
Le volet en sciences sociales est porté par Claire Harpet (Université de Lyon).
Historique de la coopération au Togo
Cette collaboration s’inscrit dans un partenariat de long terme, initié notamment par Catherine Crenn-Hébert et Dominique Salmon, avec l’appui de Gilles Brücker.